Le défi alimentaire mondial

Bretagne Espérance et Solidarité

BRES (Bretagne Espérance et Solidarité) est une association créée en 1980. Elle regroupe une douzaine de membres actifs et un réseau d'une centaine de participants. Son objectif est d'aider à comprendre les évolutions de la Bretagne dans son environnement européen et mondial et de proposer des pistes pour un développement humain, solidaire et durable en terre bretonne, selon la pensée de Louis-Joseph Lebret, fondateur d'Economie et Humanisme. BRES a organisé des rencontres, des colloques soulignant l'actualité de cette pensée face aux questions que soulèvent le développement humain, la mondialisation, l'avenir des territoires et la démocratie de proximité, les changements de nos modes de vie ; nourrir tous les hommes et se nourrir bien, consommer autrement. Antenne de " Développement et Civilisations Lebret-IRFED ", BRES se situe comme un espace de rencontre, de dialogue entre des acteurs attentifs aux germes de solidarité annonciateurs d'un " développement de tout l'homme et de tous les hommes ". Il bénéficie de la mise en perspective d'acteurs engagés en divers mouvements locaux ou régionaux et de témoins du réseau Lebret aux quatre coins du monde.

INTRODUCTION

Avec cet enracinement et cet éclairage, BRES analyse la crise actuelle sous ses diverses facettes comme une étape vitale et indécise de la " montée humaine universelle ", lourde de menaces, porteuse de grandes opportunités. Dans cette remise en cause globale, la crise agricole et alimentaire apparaît comme le défi le plus aigu, le plus urgent à traiter, celui qu'il faut mettre au centre de toute réflexion sur l'avenir de l'agriculture, de l'alimentation, de l'environnement dans notre région et pour le développement de l'homme.

Aux membres des mouvements sociaux engagés en ce domaine, aux responsables agricoles " désorientés mais non désespérés ", BRES voudrait offrir une démarche d'ouverture en trois étapes :

- un temps de cadrage global à partir de la lecture d'ouvrages récents
- un temps de perspectives et de propositions à partir des réactions de chacun
- un temps de mise en relation d'initiatives, de projets qui montrent qu'une nouvelle phase plus humaine est possible puisqu'elle est déjà commencée.

Ce Cahier est conçu comme un recueil de données organisées autour de quelques thèmes :

1. l'éradication la faim : un combat politique
2. la demande alimentaire mondiale, dans ses aspects quantitatifs et qualitatifs
3. l'offre alimentaire mondiale, de la production agricole à la distribution et à la consommation
4. les systèmes alimentaires des pays du Nord, des pays émergents, des pays pauvres
5. les échanges et les politiques agroalimentaires : les grands flux commerciaux, les négociations et régulations politiques (OMC, PAC).

Ce document offre un regard panoramique provenant de plusieurs sources pouvant se répéter : à chacun d'en faire sa propre opinion pour éclairer sa route.

Nous invitons le lecteur à participer à cette recherche.

Chapitre I - LA LUTTE CONTRE LA FAIM DANS LE MONDE (1)

Les émeutes de la faim au printemps 2008, les graves déséquilibres des marchés alimentaires au sein de la crise mondiale, les prévisions inquiétantes des experts de l'agronomie et de l'environnement ramènent au premier plan des préoccupations internationales le spectre de la faim, des famines que l'on croyait en voie de disparition. La population souffrant de la faim n'avait cessé de reculer en valeur relative (de 35 % à 17 % entre 1970 et 2005), tout en se maintenant en volume absolu (autour de 850 millions), car les pays pauvres augmentent plus rapidement. En l'an 2000, l'ONU se fixait comme premier objectif pour le Millénaire commençant de réduire de moitié avant 2015 l'extrême pauvreté et la faim : 850 M. en 1996, 420 M. en 2015. Or la FAO estime que l'on a dépassé le seuil du milliard de mal nourris, soit autant qu'en 1970.

Les paysans du monde, qui étaient parvenus à nourrir convenablement 80 % d'une humanité passée de 2.500 M. à 6.800 M. en 50 ans, pourront-ils alimenter en quantité et qualité suffisantes les 2.000 M. qui souffrent encore de la faim et les 3.000 M. de bouches supplémentaires, dont 90 % dans les pays du Sud, prévues pour 2050 ? Tel est le grand défi à relever pour assurer un développement soutenable et maintenir la paix dans le monde. Comment passer d'un choc émotionnel à un diagnostic et une stratégie globale ?

I - LA GEOGRAPHIE DE LA FAIM

 Population souffrant de la faim (données FAO)
  1990-1992  2003-2005  2008  Variation en %
2007-2008  
  (exprimé en millions)
 Asie et Pacifique 583 547 642 + 10,5
 Afrique subsaharienne 169 212 265 + 11,8
 Amérique latine et Caraïbes 53 45 53 + 12,8
 Proche Orient et Afrique du Nord 19 33 42 + 13,5
 Pays développés 19 16 15 + 15,4
 Monde 843 853 1017  

La faim a nettement reculé en Asie (surtout en Chine) où se concentrent encore 63 % des mal- nourris de la Terre. Elle continue de progresser en Afrique subsaharienne, où elle a la densité et l'urgence les plus élevées. Elle atteint 35 % de la population dans les PMA (pays les moins avancés). Ailleurs, en des quantités moindres, elle se maintient ou progresse depuis peu. Elle tue encore 25.000 personnes par jour.

II - LES FORMES ET LES DEGRES DE LA FAIM

- Le seuil physiologique nécessaire pour survivre varie de 1.900 à 2.400 K. calories/jour selon l'âge, le sexe, le mode de vie et l'activité.
- Le seuil économique nécessaire pour éviter la pénurie et rendre la nourriture accessible à tous est estimé à 2.700 K. calories/jour. Bien distinguer la nourriture physiquement disponible et la nourriture accessible au pouvoir d'achat des habitants.
- 1.000 M. d'êtres humains n'ont pas la ration alimentaire suffisante pour vivre (moyenne : 2.200 calories)
- 2.000 M. sont mal nourris par des rations alimentaires déséquilibrées (en principe 50 % de glucides, 35 à 40 % de lipides, 10 à 15 % de protéines), des carences en vitamines et minéraux, qui entravent la croissance et fragilisent les santés.
- A l'opposé, plus de 1.000 M. sont en surpoids, dont 300 M. d'obèses : nouveaux riches des pays pauvres et pauvres des pays développés. Près de 2.000 M. ont un revenu assez élevé pour ne pas se priver de nourriture.

Il faut distinguer la disette, qui est une diminution provisoire subie de la ration alimentaire pour diverses causes, et la famine qui est une rupture absolue de l'approvisionnement entraînant à terme rapide l'exode, la domination, la mort de populations minoritaires. La Communauté internationale a les moyens de prévenir les famines et de les interrompre. Celles-ci peuvent avoir des causes physiques, économiques, mais surtout sociopolitiques : elles sont des moyens d'affamer pour dominer ou exclure des minorités, s'approprier leurs territoires à d'autres fins, asseoir leur pouvoir en contrôlant l'aide alimentaire, acquérir une légitimité internationale en faisant de groupements guerriers un parti politique capable de négocier.

S. Brunel distingue :
- les famines niées, masquées pour des raisons politiques ; ex. Chine du grand Bond en avant (1958-1961), la Corée du Nord
- les famines exposées pour attirer la sensibilité et l'aide extérieures
- les famines créées pour exterminer ou chasser des minorités gênantes ; ex. Darfour
" La bonne politique a le secret de faire mourir de faim ceux qui cultivent la terre " écrivait déjà Voltaire.

III - LES CAUSES DE LA FAIM

Même s'il existe souvent un facteur principal, la plupart des faims et famines résultent de facteurs complexes, internes et externes, structurels ou conjoncturels entremêlés.

11 - Des facteurs démographiques

• L'augmentation de la population plus rapide que la production d'aliments disponibles, accessibles : 80 M. de bouches supplémentaires à nourrir par an. Si la Terre paraît capable de nourrir globalement 10.000 M. de vivants, de nombreux ajustements régionaux sont à réguler entre la croissance démographique et la ressource alimentaire. La production agricole va augmenter dans les pays développés qui en ont les moyens, plus faiblement dans les pays du Sud aux faibles réserves de productivité.

• Le changement plus rapide que prévu des demandes alimentaires : les classes aisées des pays émergents copient souvent les modes occidentaux, consomment plus de produits animaux exigeant plus de calories (de 4 à 10 calories végétales pour 1 calorie animale). L'urbanisation prive les campagnes de bras, change les habitudes alimentaires, provoque les émeutes de la faim de " la plèbe urbaine " (1.000 M. dans les bidonvilles).

12 - Des facteurs physiques

Au moment où la demande alimentaire s'accroît, la terre et l'eau diminuent dangereusement.

• Les terres cultivables diminuent : 0,5 ha par habitant en 1950 ; 0,23 ha en 2005 ; vers 0,15 ha en 2050. En 40 ans, la surface cultivée a augmenté de + 9 %, la population de 50 %. Epuisement des terres par les cultures répétées, baisse des rendements. Les forêts reculent de 13 M. d'hectares par an, le désert progresse de 6 M. d'hectares. En 50 ans, 50.000 espèces ont disparu. Les emprises foncières (villes, infrastructures) se font dans les terres fertiles (100 M. d'hectares entre 1995 et 2008). Nombreux conflits d'usage des sols, faibles réformes agraires réalisées.

• L'eau devient rare et coûteuse, source de conflits, " pétrole du 21è siècle ". Le besoin en eau augmente en fonction de la croissance de la population, de la consommation par habitant, du gaspillage et des modes de gestion ; or les quantités disponibles diminuent : 12.900 m3 par habitant en 1970, 7.000 m3 actuellement, 5.100 vers 2025. De 2.000 à 3.000 M. seront confrontés à des stress hydriques, à des pénuries fréquentes. De nombreux conflits opposent l'agriculture qui absorbe de 60 à 70 % de l'eau, l'industrie 20 %, les usages domestiques 5 à 10 %. Il faut 1.100 litres d'eau pour produire un kilo de blé, mais 13.500 litres pour un kilo de bovin élevé de manière intensive.

Comment concilier l'irrigation nécessaire pour améliorer la production alimentaire et les besoins croissants d'une population passant de la campagne à la ville ?

• Les pays en développement seront les principales victimes du réchauffement climatique et de ses conséquences, sans en être les responsables.

13 - Des facteurs économiques et politiques

L'agriculture vivrière a été sacrifiée à l'agro business. Les instances internationales politiques (FMI, BM, OMC) et économiques (multinationales) ont poussé les Etats à privilégier les grands programmes au détriment des microprojets capables de mobiliser les populations locales. On a favorisé les cultures d'exportation de matières premières et l'ouverture aux importations d'aliments transformés qui ont étouffé les productions locales. On a cassé l'économie locale au profit des marchés internationaux, en misant sur les " avantages comparatifs ". On a empêché d'investir dans le développement agricole, les équipements de stockage, l'irrigation, les infrastructures de transport, pour tout subordonner aux apports et aux échanges extérieurs. Les stocks d'approvisionnement se sont réduits de - 3,4 % depuis 1995, pour atteindre le niveau le plus bas depuis trente ans.

14 - Les facteurs financiers et les agro carburants

Les marchés agricoles et alimentaires sont marqués par la " loi de King " : une faible variation de l'offre se traduit par un écart disproportionné en termes de prix. Une baisse des récoltes entraîne une flambée des prix, une surproduction leur effondrement. En 2007, une variation de 2 % de la production a provoqué le doublement des prix. L'augmentation de la population mondiale, les besoins des pays émergents et des concentrations urbaines entraînent une hausse tendancielle des prix alimentaires.

L'alimentation est devenue une marchandise comme les autres, livrée aux jeux spéculatifs des marchés internationaux. Les fonds d'investissement se sont reportés des placements immobiliers devenus trop risqués (subprimes américains) vers les ressources devenant rares, le pétrole et l'alimentation. Les céréales, le foncier deviennent une valeur refuge. On multiplie les achats de précaution ; on spécule sur la rareté, la peur des pauvres. La spéculation serait responsable de 20 à 25 % de la flambée des prix alimentaires ; elle risque de briser des chaînes de production et d'échanges lentes à s'adapter. Une hausse de 1 % des denrées de base plonge 16 M. de plus dans l'insécurité alimentaire.

La flambée des prix des céréales

Blé : 200 dollars en mai 2007, 500 en mars 2008, 250 en décembre 2008
Maïs : 130 dollars en octobre 2006, 280 en juillet 2008, 200 en fin 2008
Le prix du riz a triplé entre l'automne 2007 et l'automne 2008.

La crise des énergies non renouvelables ouvre une voie nouvelle à l'agriculture : est-ce au détriment de sa fonction nourricière ? Les agro carburants seraient plus lucratifs que les aliments : 100 M. de tonnes de céréales (4,7 % de la production mondiale) leur sont destinées ; mais cette part devrait tripler en vingt ans. Le plein d'essence d'un 4 X 4 représente un an de nourriture d'un mexicain :
Le réservoir des riches va-t-il vider l'assiette des pauvres ?
Dans la flambée récente des prix alimentaires, les agro carburants seraient responsables de 35 % selon le FMI, de 75 % selon la Banque Mondiale. S'agit-il d'un facteur conjoncturel lié à la crise financière ou d'un facteur structurel dans un monde qui passe de l'abondance assurée à la crainte de la pénurie ?

Les instances internationales parviennent peu à peu à endiguer les famines ; l'humanité doit maintenant résoudre le problème de l'insécurité alimentaire des populations à risque et affronter les redoutables problèmes du réchauffement climatique, de la rareté des ressources naturelles.

" Le choc alimentaire se profile, moins visible que le choc pétrolier, mais avec l'effet potentiel d'un véritable tsunami économique et sanitaire " (FAO).

IV - DES REMEDES A LA CRISE ALIMENTAIRE

Des évolutions aussi préoccupantes ne relèvent pas d'une solution miracle ni d'un changement rapide de système, mais de politiques souples adaptées à chaque peuple, à chaque groupe de nations et coordonnées au niveau mondial. C'est en combinant des mesures d'urgence et des politiques à moyen et long terme que l'on remettra l'agriculture et l'alimentation au cœur des stratégies de développement.

On se contentera d'énumérer les principaux remèdes proposés ; ils seront présentés dans le prochain Cahier de BRES :
- des aides d'urgence aux populations sinistrées
- priorité au développement des exploitations familiales à partir de leur territoire
- des accords multilatéraux de solidarité internationale privilégiant l'alimentation
- respect des droits à la sécurité et à la souveraineté alimentaires pour tous.

Chapitre II - LA DEMANDE ALIMENTAIRE (2)

21 - L'augmentation des bouches à nourrir

Depuis 1950, l'humanité a connu une croissance globale très forte, qui va se poursuivre encore, même si le rythme tend à se ralentir : 2.500 M. en 1950, 6.800 M. en 2008, pour atteindre aux environs de 9.300 M. en 2050, avant de se stabiliser ou de régresser ensuite. Les prévisions de l'ONU se situent entre 7.900 et 10.600 M. en 2050 ; moyenne : 9.300 M. Certains démographes (H. Le Bras) privilégient maintenant l'hypothèse basse (8.000 M.). La transition démographique s'accélère dans les pays du Sud ; l'humanité doit s'adapter à la raréfaction des ressources disponibles et au vieillissement de la population. Dans les PMA (pays moins avancés), le taux de mortalité baisse de 48,1 ‰ en 1950, à 34,8 ‰ en 2008 et 19,5 ‰ en 2050 ; le taux de mortalité de 27,6 ‰ à 11,4 et 7,7 ‰ pour les mêmes périodes. L'espérance de vie à la naissance s'élèvera de 66 ans à 77,1, puis 82,8 ans pour les pays développés ; de 41 ans à 65,6 puis 74,3 ans pour les pays en développement (3).

D'ici à 2050, il faudra nourrir 200.000 bouches de plus par jour, mieux nourrir 2.000 M. actuellement mal nourris et 2.300 M. supplémentaires. Mais cette demande globale sera profondément modifiée dans sa répartition géographique : en 2050, 86 % dans les pays en développement, 14 % dans les pays développés.

  Asie Afrique Amérique latine Amérique du Nord Europe dont Russie Océanie Total Pays développés Pays en dévelpmt
(Données exprimées en millions d'habitants)
 1950  1396  224  167  172   547  13   2519  32,10%  67,90%  
 2005  3905  906  561  331   528  33   6464  18,00%  82,00%  
 2050 (prévision) 5217  1937  783  438   653  48   9076  13,90%  86,00%  

22 - Les besoins de base

- Le seuil physiologique de survie : de 1.900 à 2.400 K. calories/jour variant selon l'âge, le sexe, le mode de vie et l'activité
- Le seuil économique nécessaire pour éviter la pénurie et rendre la nourriture accessible à tous : 2.700 K. calories/jour. Distinguer la nourriture physiquement disponible et la nourriture accessible au pouvoir d'achat et aux coutumes des populations.
- La ration alimentaire équilibrée : 50 % de glucides, 35 à 40 % de lipides, 10 à 15 % de protéines + vitamines, sels … Une bonne nutrition réside dans l'équilibre et la diversité de la ration alimentaire : manger un peu de tout.
- Mais existent de grands écarts dans les disponibilités : 2.550 kcal. en 1970, 2.800 actuellement.
. Dans les pays du Nord : moyenne 3.200 ; 3.750 aux USA, 3.600 en France, 3.500 en Allemagne
. Dans les pays du Sud : moyenne 2.600 ; 3.000 au Brésil, 2.900 en Chine, 2.500 en Inde, 1.900 en Ethiopie
- Actuellement, plus de 1.000 M. sont sous-alimentés (- de 2.400 kcal.) et 2.000 M. mal nourris : des rations déséquilibrées entravent la croissance, fragilisent la santé, diminuent les capacités
. 1.000 M. en surpoids, dont 300 M. d'obèses : nouveaux riches des pays pauvres et pauvres des pays riches
. 20 % de sous-alimentés vivent dans les bidonvilles urbains, 80 % à la campagne : 50 % petits agriculteurs, 20 % ouvriers agricoles ou paysans sans terre, 10 % éleveurs nomades, pêcheurs, forestiers.

23 - La transition alimentaire

A mesure que le niveau de vie le permet, s'étend le modèle occidental, le passage de produits végétaux bruts aux produits animaux élaborés, aux fruits et légumes.
- En France, au 19è siècle, on a accru la consommation de céréales et de féculents ; puis ceux-ci ont baissé au profit des sucres, graisses et produits animaux, des fruits et légumes frais rendus accessibles par les transports et les circuits de distribution. On est parvenu à un régime de 3.600 kcal, très riche, mais très exigeant en production.
- Dans les pays émergents, forte transition : en Chine, la viande de volailles est passée de 3 à 8 kg dans les ménages urbains, de 1 à 4 kg dans les ménages ruraux.

Cette transition alimentaire est accélérée par l'intensification de l'exode rural qui prive les campagnes de main d'œuvre et de consommation de proximité, par des concentrations urbaines de plus en plus immenses qui supposent de nouveaux modes d'approvisionnement et d'alimentation. On consomme plus qu'on ne produit d'énergie.

Cette transition est plus exigeante : il faut 4 calories végétales pour produire 1 calorie de poulet, 11 à 12 calories pour 1 calorie de viande bovine ; il faut 1.100 litres d'eau pour produire un kilo de blé, 13.500 pour un kilo de viande bovine issue d'élevage intensif.

Actuellement, pour l'ensemble de l'humanité, les céréales fournissent plus de la moitié de l'énergie alimentaire et 40 % des protéines. Viennent ensuite les huiles végétales et les graines oléagineuses, enfin les viandes et les œufs. La consommation de viande (porc 40 %, volailles 30 %, bovins 25 %) représente 80 kg par personne et par an dans les pays développés (120 aux USA), moins de 30 kg dans les pays en développement, moins de 10 kg dans les PMA. 1/3 de la production des céréales est transformé par les animaux.

24 - Exigences de sécurité alimentaire

Les anglo-saxons distinguent la " food security quantitative " et la " food security qualitative ".
La sécurité alimentaire : " avoir accès, pour tout individu, à tout moment et en tout lieu, à une nourriture saine, suffisante et acceptable culturellement " (4)
- droit de tout individu reconnu par la Déclaration Universelle des Droits de l'homme en 1948 (" Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien être et ceux de sa famille, notamment par l'alimentation ") et réaffirmé depuis en plusieurs déclarations internationales
- pour tout individu et peuple, en particulier les plus vulnérables, par des mesures politiques appropriées
- à tout moment et en tout lieu : problèmes de stockage et d'accessibilité face aux dangers de troubles sociaux, accidents climatiques, périodes de soudure entre récoltes
- une nourriture saine et suffisante en quantité, qualité d'équilibre, sécurité sanitaire
- une nourriture acceptable culturellement, conforme aux coutumes, pratiques et croyances des populations.

II - ASPECTS QUALITATIFS

25 - La demande alimentaire, une construction humaine

La nourriture n'est pas une simple marchandise comme les autres ; la demande alimentaire est une réalité humaine globale et complexe à saisir en toutes ses dimensions. L'homme d'aujourd'hui et de toujours a les mêmes besoins physiologiques que les autres mammifères, mais il a sa manière propre et libre de les satisfaire et de les transformer. L'homme a besoin de nutriments physiques qu'il transforme en aliments culturellement construits et valorisés, préparés et consommés selon les modes d'usage et de signification définis par la culture, la civilisation, variables dans l'espace et le temps.

A la différence de l'animal qui sait d'instinct ce qui est bon ou nocif pour lui, l'homme n'est pas programmé : il est " homnivore "(5), animal cuisinier, condamné à choisir pour se nourrir, à transformer le produit brut en élément comestible. L'aliment n'est pas un produit banal, mais un corps étranger qui pénètre le corps humain, peut le construire ou le menacer. De là, les nombreux rites, codes de conduite, interdits, règles d'apprentissage des goûts propres à chaque société et protégeant l'homme libre de se nourrir.

26 - L'alimentation, une création sociale, une marque de civilisation

L'être humain a besoin de " vitamines affectives ", de repas partagés, de temps et de lieux de convivialité où se nourrissent les liens qui font vivre, où s'apprennent et se transmettent les valeurs, les symboles qui intègrent et construisent. Manger, c'est ingérer des nutriments, nourrir des relations, partager des appartenances et des signes, créer des temps forts du vivre ensemble. Ce qui est autour de l'assiette compte souvent plus que ce qui est dans l'assiette.

Entrer en cuisine, passer à table, c'est entrer dans un réseau de relations et de culture. L'humanité a évolué de la nécessité physiologique de se nourrir au plaisir du repas et de la table, de l'expression raffinée des patrimoines culinaires et de leurs croisements à un ensemble de règles sociales, religieuses à respecter pour s'intégrer. La demande alimentaire est l'expression de civilisations différentes, liées aux ressources disponibles, à leurs usages, aux valeurs guide de chaque ensemble. Ainsi la civilisation du riz en Asie, du maïs en Amérique latine, du mil en Afrique subsaharienne, du blé en Europe et Méditerranée. L'alimentation se nourrit et nourrit une culture. Une double demande alimentaire semble s'organiser : les circuits de masse pour les consommations courantes et rapides, les circuits de qualité et de proximité pour les échanges personnalisés, expressions de relations conviviales et culturelles.

Le Mac Do est-il universalisable ? Comment honorer les traditions alimentaires et culturelles ? Comment reconnaître la diversité des choix alimentaires au-delà des équilibres nutritionnels ?

Chapitre III - L'OFFRE ALIMENTAIRE

Face à l'évolution de la demande de nourriture, l'offre alimentaire mêle de plus en plus la production agricole végétale et animale, les activités d'amont et d'aval de celle-ci, en particulier les transports, les transformations, la distribution, constituant ainsi les systèmes alimentaires.

LA PRODUCTION AGRICOLE

31 - L'évolution de la production agricole

Depuis les années 1950, la production agricole mondiale a été multipliée par 2,6 - soit plus en 50 ans qu'en 8000 ans. Elle a progressé de 3 % par an de 1960 à 1990, de 2 % ensuite. Cette progression a deux causes essentielles :

- l'extension des surfaces cultivées a marqué la première révolution agricole : déboisement, mise en valeur des jachères. 15.000 M. d'hectares sont actuellement cultivés, soit 12 % des terres émergées + 25 % en pâture
Depuis 1980, cet agrandissement se ralentit (+ 4 %), compensant à peine les pertes par érosion, épuisement des sols, étalement urbain, recul des massifs forestiers.
- l'augmentation des rendements par hectare et par animal : nouvelles variétés plus productives, apport d'amendements, de fertilisants, meilleure connaissance des sols, surtout irrigation, mécanisation, demandes des marchés. Selon la FAO, cette amélioration des rendements explique près de 80 % de la croissance agricole depuis 1960. Il faudra à nouveau doubler la production agricole d'ici 2050 pour satisfaire la demande alimentaire : l'Afrique devra multiplier par cinq sa production, l'Asie par deux.

32 - Les facteurs de production agricole

La production agricole combine la main d'oeuvre disponible et son niveau de formation, les ressources naturelles (terre et eau), les apports techniques et financiers.

• Population agricole totale : 2.600 M. soit 40 % de la population mondiale
Population active agricole : 1.380 M. soit 42 % des actifs totaux, en des proportions très variables selon les pays.

• Les terres disponibles : aux 1.500 M. d'hectares déjà cultivés et aux 2.500 M. ha en pâturage ou usage extensif, peuvent s'ajouter 2.800 M. ha aptes à l'agriculture ; mais une part importante de ceux-ci est occupée par les forêts, les zones protégées, les activités humaines (urbanisation, axes de communication). Près de 2.000 M. ha sont marqués par la dégradation : désert qui progresse de 6 M. ha par an, érosion par l'air et le vent, salinisation, épuisement des sols. La mise en valeur pour les habitants est surtout entravée par les structures agraires : 4 % des propriétaires fonciers dans le monde contrôleraient la moitié des terres cultivées ; les modes de propriété sont souvent incompatibles avec les critères juridiques et financiers des pays développés. Des pays émergents prennent le contrôle des terres de pays pauvres pour assurer leurs approvisionnements alimentaires : 15 à 20 M. d'hectares ont été négociés depuis 2006, dont 2,3 M. par la Corée du Sud, 2,1 M. par la Chine, 2,9 M. par l'Arabie Saoudite et les Emirats, 40 M. au total : une nouvelle colonisation est en marche.

• L'eau devient la grande ressource rare, le facteur limitant de la production agricole. La quantité d'eau disponible par habitant ne cesse de diminuer (12.900 m3 par habitant en 1970, 7.000 m3 actuellement, 5.100 m3 en 2025), alors que la demande progresse quand augmentent les villes et les autres activités. L'agriculture prélève actuellement 70 % de l'eau douce, les surfaces irriguées font 13 % de la superficie cultivée, 20 % dans les pays en développement.
Comment concilier les besoins d'eau pour accroître les rendements nécessaires à l'alimentation et les autres besoins de pays qui s'urbanisent ?
La conquête de l'eau et le contrôle des terres, une source majeure de conflit.

• Le capital disponible pour les équipements, les achats, les échanges. Sur 1.380 M. de paysans,
- 1.000 M. dépendent de la culture manuelle (bêche, houe, machette) et des ressources locales ;
- 300 M. recourent à la culture attelée par des animaux domestiqués.
- 30 M. disposent de tracteurs, de machines et technologies modernes.
Il en résulte des écarts croissants de rendements et de revenus. Un agriculteur du Sahel peut produire 5 à 6 quintaux de mil par an en culture manuelle, là où l'agriculteur de la Beauce produit plus de 15.000 quintaux de blé. Soit un écart de 1 à 30 en rendement/ha, de 1 à 3.000 par unité de travail humain.

33 - Les principales productions agricoles (6)

• Les céréales assurent plus de la moitié de la ration alimentaire, soit directement, soit par les animaux.
- Le blé : 617 M. tonnes en 2006, dont 43 % en Asie, 32 % en Europe, 12,5 % en Amérique du Nord, 3,8 % en Amérique du Sud et en Afrique
- Les pays exportateurs : USA (22 M. tonnes), Canada (18 M.), Australie (18 M.)
- Les continents importateurs : Afrique (29 M. tonnes) et Asie (38 M.)
- Les céréales secondaires (orge, sorgho, millet, avoine seigle) : Amérique du Nord (31,9 %), Asie (25 %), Europe (22,6 %), Afrique (8,9 %), Amérique du Sud (7,5 %)
- Riz : 90 % en Asie - maïs en Amérique.
La production céréalière par habitant ne cesse de baisser.

• Les oléagineux partout en forte progression de production et de consommation : 400 M. tonnes (Asie 30 %, Amérique du Nord 28 %, Amérique du Sud 27 %, Europe 9 %, Afrique 4 %). Les USA, le Brésil et l'Argentine assurent les 3/4 des exportations ; l'Europe et la Chine sont les principaux importateurs.

• Les productions animales en forte progression, dans la transition alimentaire.
- Porc : 40 % des viandes, dont la moitié en Chine, 25 % en Europe, 11 % en Amérique. du Nord
- Volailles : convenablement réparties sur les continents
- Viande bovine : 24 % des viandes, surtout en Amérique latine et en Océanie
- Viande ovine : 4,5 % des viandes, surtout en Océanie et dans les pays en développement
- Lait et produits laitiers en progression : 659 M. tonnes, dont Europe 22,3 %, Inde 15 %, USA 12,5 %.
Australie et Nouvelle Zélande principaux exportateurs, Asie et Afrique importateurs.

•Les produits aquatiques ne représentent qu'un faible apport comparé aux immensités de l'océan (72 % de la surface du globe) et aux espoirs qu'ils soutiennent pour l'alimentation d'une humanité en forte progression.

La mer n'assure que 2 % des besoins alimentaires, mais 4 % des calories et 6 % des protéines. Les produits halieutiques ont connu une forte croissance avec les pêcheries industrielles et les techniques de congélation, mais ont stagné ensuite devant la rareté de la ressource et les coûts d'exploitation, compensés en partie par les débuts de l'aquaculture. L'importance du poisson varie grandement selon la proximité du littoral et l'équipement des chaînes du froid. " L'océan, malgré son immensité, n'est pas en mesure d'apporter aux hommes autant d'aliments que les continents, parce que de trop vastes étendues y sont biologiquement pauvres, les écosystèmes moins productifs et plus fragiles, parce que l'exploitation par l'homme y est moins facile et plus aléatoire " (7).

34 - Nouveaux modes, nouveaux usages

• L'agriculture biologique ou " écologiquement intensive "


En opposition avec le modèle agrochimique intensif, les courants du développement durable, les soucis d'une alimentation saine et naturelle favorisent les initiatives et les circuits de l'agriculture biologique : 31 M. d'hectares dans 623.000 exploitations, avant tout dans les élevages extensifs de l'Océanie et de l'Argentine et dans les pays développés d'Europe ; en France, 552.000 ha en 11.440 exploitations (2 % de la SAU). L'agriculture biologique peut-elle répondre aux besoins actuels et futurs de l'humanité ? Pour la FAO (2007), " une conversion planétaire à l'agriculture biologique, sans défrichement de zones sauvages, déboucherait sur une offre agricole de l'ordre de 2.640 à 4.380 calories par personne et par jour ", augmenterait de moitié la production dans les pays en développement (8) .

Peut-on transposer les méthodes exigeantes et coûteuses du Nord aux masses du Sud, sans provoquer une baisse brutale des récoltes et une flambée des prix ? Au Sud comme au Nord, mieux vaut aider et diffuser les initiatives et les circuits d'une agriculture " moins chimique " pour assurer la sécurité alimentaire, la lutte contre la pauvreté, la préservation de l'environnement et l'équilibre des territoires (9) .

• La question des O.G.M.

A l'opposé, la généralisation des O.G.M. serait-elle l'arme privilégiée pour vaincre la faim et nourrir convenablement l'humanité ?

Cette innovation biologique a connu une progression fulgurante : 1 M. d'hectares en 1996, 115 M. en 2008 (10 % des surfaces cultivées), avant tout aux USA (53 %), Argentine (18 %), Brésil (11 %), mais seulement 1 % en Europe (21.147 ha en France) tiraillée entre la pression des lobbies et la peur des consommateurs.

- Pour ses partisans, le recours aux O.G.M. se justifie par des avantages avérés : résistance aux aléas climatiques et aux insectes, rendements améliorés, moindres traitements chimiques ; surtout la concurrence mondiale paraît rendre leur adoption inévitable.
- Pour ses adversaires, les résultats sont moins favorables et durables qu'annoncés : la preuve d'innocuité n'est pas assurée ; surtout s'accroissent l'endettement et la dépendance des paysans envers les grandes firmes.

Mieux vaut aider ceux-ci à sélectionner les variétés adaptées à leurs terroirs, conduire la recherche agronomique dans l'intérêt des paysanneries nombreuses et vulnérables, au service du développement de la petite agriculture familiale, pilier de la sécurité alimentaire ; promouvoir un programme " aliments essentiels " pour une véritable agriculture de développement.

35 - Les agro carburants, chance pour l'agriculture, danger pour l'alimentation humaine ?

Quand les énergies non renouvelables se font rares, les différents agro carburants apparaissent comme une alternative prometteuse pour l'économie, un nouveau débouché pour l'agriculture. Dans l'envolée actuelle, il faut distinguer :
- l'éthanol à partir de la canne à sucre, betterave, blé, substitut partiel ou total à l'essence
- le diester ou biodiesel à partir des huiles de colza, tournesol, palmes.
A ces produits de première génération, s'ajoutent les agro carburants de 2ème génération, à partir des tiges et feuilles de plantes, déchets verts, biomasse méthanisée ; ils ne sont pas en concurrence avec l'alimentation humaine.

• Les agro carburants connaissent une progression très rapide, tributaire des prix du pétrole. En 2008, 85 milliards de litres (72,9 éthanol et 12 diester) ont été produits sur 5 % des terres cultivées : USA 36 milliards de litres ; Brésil 28,4 ; Union Européenne à 27 = 10,8 (dont France 2,8) ; Chine 2 milliards. Les Etats occidentaux tendent à incorporer 10 à 20 % de ces produits dans leurs carburants.

• L'évolution de la production dépend de l'écart entre le prix de revient de ces carburants et dérivés et celui du pétrole ; cet écart varie selon les pays : l'éthanol est rentable à partir de 30 dollars le baril de pétrole au Brésil, de 44 aux USA, de 75 en France, le seuil moyen de 70 dollars étant retenu.

• Les agro carburants contribuent à valoriser les excédents de la production agricole, à maintenir élevés les prix agricoles mais aussi alimentaires, sont bénéfiques pour certains pays émergents (Brésil, Inde, Malaisie, Thaïlande), pour les agriculteurs développés et surtout pour les grands groupes industriels, au détriment des petits producteurs ; ils peuvent réduire certaines pollutions, mais entraînent la déforestation, l'intensification des prairies, le recul de la biodiversité. Ils sont à la fois chances, sources de revenus pour une minorité, mais danger de tensions sociales, de faim, de violences pour beaucoup.

ELARGISSEMENT ET CONCENTRATION DE L'OFFRE ALIMENTAIRE

36 - L'élargissement de l'offre alimentaire


Durant des siècles et pour la moitié de l'humanité actuelle, l'alimentation est assurée de manière proche par les exploitations familiales que prolongent des équipements primaires de type artisanal pour l'approvisionnement, la collecte, le stockage, la transformation et la distribution. La plupart de ces activités relève de l'économie informelle, difficile à évaluer mais vitale pour la population.
Puis les processus d'urbanisation et d'industrialisation, la diffusion et l'élargissement des réseaux d'échanges ont profondément étendu, diversifié, amélioré les modalités de l'offre. Ainsi, de manière simplifiée, pour la Bretagne (données 2008) :

 1 - Exploitations   2 - Industries agroalimentaires   3 - Commerces alimentaires   4 - Consommation 
2007-2008  
 37.657 62.586 actifs permanents 4.480 Ets, dont :
320 plus de 20 salariés
66.202 emplois  
3.226, dont :
109 hypermarchés
467 supermarchés
149 hard discount  
3.118.500 consommateurs 13.310 restaurants  

En France, cinq centrales d'achat contrôlent 90 % du marché de la grande distribution, où s'effectuent 75 % des achats. Chaque jour, 7 M. de repas sont pris en dehors du foyer, pour moitié en restauration collective (cantines, entreprises) et pour moitié en restauration commerciale privée.

37 - La concentration par l'agro business

De plus en plus, l'offre alimentaire se mondialise, se concentre autour de réseaux industriels et financiers qui modèlent les demandes alimentaires, coordonnent l'ensemble des offres de produits et services en vue de la meilleure rentabilité, sous la conduite de l'agro business international. Cette concentration est favorisée par la pression que les pouvoirs publics exercent sur les prix alimentaires offerts aux consommateurs.

Les 12 plus grands groupes alimentaires en 2007 (10)
 1 - Nestlé (Suisse)   5 - Archer Deniels (USA)   9 - Mars (USA) 
 2 - Cargill (USA)   6 - Unilever (P.B. - G.B.)  10 - Diages (G.B.) 
 3 - Pepsico (USA)   7 - Tyson Foods (USA)   11 - Danone (France) 
 4 - Kraft Foods (USA)   8 - Coca Cola (USA)   12 - Lu BV (Belgique) 

L'ensemble du chiffre d'affaires des IAA s'élevait en 2006 à 2.500 milliards de dollars, soit 2 % du PIB mondial et 3 % pour l'agriculture, avec un investissement de + 8 % par an.

Cette concentration par l'agro business mondial s'étend aussi bien en amont qu'en aval de la production agricole :

- En amont, très forte concentration pour le matériel agricole : John Deere, Case, Mac Cormick, Massey-Ferguson, New Holland, Case. De même pour les semences et les produits de traitement : Dupont- Pioneer, Syngenta, Bayer. La plus célèbre est l'alliance Monsanto-Cargill présent à tous les stades de la chaîne : premier semencier mondial et 90 % des O.G.M., production et vente d'engrais et produits de traitement (round up) ; collecte, stockage et traitement des graines pour l'alimentation du bétail et les agro carburants ; élevages industriels et transformation des viandes ; chaînes de grande distribution et de restauration rapide.

- En aval, la grande distribution. Ainsi Wal Mart avec ses 6.000 magasins et ses 140 M. de clients dans une dizaine de pays ; Casino avec 6.000 magasins également sur plus de 30 pays. En France, la grande distribution est partagée entre Carrefour (28 % du marché), Leclerc (21,1 %) ; Intermarché (15,5 %), Casino (12,7 %), Auchan (12,8%). Ces grands groupes s'associent en centrales d'achat (5 en France) pour lancer des appels d'offres mondiaux, imposer leur prix à la production agricole et aux IAA, faire appel aux investisseurs et constituer des lobbies dans les instances internationales. Ils imposent leurs marques aux industriels, savent adapter leur stratégie aux divers stades de la chaîne, en laissant généralement le maillon central et les risques de la production aux exploitants agricoles et en confortant des bassins de production spécialisés.

L'importance prise par les grands réseaux de l'agro business dans les négociations et les opinions internationales ne risque-t-elle pas d'occulter les multiples formes et échanges de production alimentaire qui constituent encore l'essentiel de la nourriture humaine ?

38 - Evolution et composition des systèmes alimentaires (11)

Production, transformation, distribution et consommation constituent les éléments d'un système alimentaire : " la façon dont les hommes s'organisent et organisent l'espace aux différentes échelles afin de consommer et de produire leur nourriture ". Si la France compte un million d'agriculteurs (4 % de l'ensemble), le système alimentaire emploie 3,5 M. d'actifs (12 %) ; de même aux USA, l'agriculture représente moins de 2 % de la population active, l'agrobusiness dans son ensemble en mobilise plus de 15 %.

Les quatre stades d'évolution du système alimentaire (Charvet p. 8)

 Stade   Modes de consommation   Répartition du prix final du produit alimentaire 
 Domicile   Hors foyer   Agriculteurs   Industriels   Services 
 Agricole   100   -   100%   0%   0% 
 Artisanal   90   10   70%   20%   10% 
 Agro-industriel   70   30   30%   40%   30% 
 Agro-tertiaire   50   50   10-15%   35%   50-55% 

 
• le stade agricole : production et consommation familiales se confondent, dans une population essentiellement agricole et rurale

• le stade artisanal : l'autarcie agricole s'ouvre aux marchés urbains, à une première transformation, aux échanges locaux et régionaux. 70 % du prix de vente final pour les agriculteurs, 20 % pour les transformateurs artisanaux et 10 % pour les négociants

• le stade agro-industriel est marqué par la progression de la restauration hors foyer, l'élargissement de l'approvisionnement, l'importance de la transformation agro-industrielle pour des produits de masse standardisés

• le stade agro-tertiaire, marqué par la consommation hors foyer, par le pilotage du système assuré par les industries agroalimentaires et de plus en plus par les firmes de distribution et de services toujours plus sophistiqués, sous contrôle de grands groupes financiers. Dans ces systèmes actuels, 10 à 15 % du prix final revient aux agriculteurs selon les produits, 35 % aux transformateurs et plus de la moitié aux services, d'où se détachent la publicité (15 %) et le transport. On évalue en " kilomètres alimentaires " les distances parcourues par l'ensemble des éléments nécessaires pour un produit offert au consommateur : ainsi, un yaourt aux fraises vendu à Stuttgart représenterait 9.115 km ! 11

Chapitre IV - LA GRANDE DIVERSITE DES SYSTEMES ALIMENTAIRES (12)

Après 25 ans de libéralisation commerciale, l'ensemble agroalimentaire mondial se partage en trois groupes majeurs, qui se différencient eux-mêmes selon les pays :
- les USA et l'UE affrontés à la maîtrise de leurs excédents, de leurs déchets et pollutions, de leurs inégalités sociales et territoriales
- les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) et les pays en transition de l'ex URSS affrontés aux limites internes et externes de leur système
- la majorité des pays non compétitifs devant soutenir leur économie vivrière et s'ouvrir aux échanges.

41 - Les systèmes agroalimentaires des pays du Nord

Ils se caractérisent par quelques traits communs :
- des productions agricoles de plus en plus intégrées par l'aval, en particulier la grande distribution
- des agricultures toujours plus techniciennes, employant peu de main d'½uvre (4% en France, 2 % aux USA)
- des agricultures encadrées et soutenues par des politiques fortes.

A - Le système alimentaire américain

- Une agriculture puissante et évolutive, qui dispose de grands espaces cultivables (double de la surface de l'UE), de conditions physiques très variées entre les deux océans, de mécanisation poussée (la moitié des tracteurs du monde) engendrant une forte productivité, de l'appui de l'économie la plus forte du monde
- Des exploitations de taille importante (moyenne : 190 ha) mais contrastées, où 10 % assurent les ? de la PAF (production agricole finale) : 45.000 entreprises capitalistes, 785.000 exploitations familiales moyennes, 1.400.000 fermes de complément (retraite, loisirs) au poids social élevé
- Partout, une forte concentration et spécialisation des unités et bassins de production sous la dépendance des firmes d'aval, l'ensemble du système alimentaire employant plus de 15 % de la population active
- Cette économie très productive approvisionne un marché intérieur de 300 M. de consommateurs, est obligée d'exporter de 25 à 30 % de sa production sur des marchés extérieurs très concurrentiels
- Une agriculture puissamment soutenue par le pouvoir fédéral : soutiens directs aux agriculteurs pour des revenus garantis, diverses mesures agro-environnementales . La moitié de ces aides publiques destinées aux exploitations familiales est captée par les grandes entreprises. Selon l'OCDE, ces soutiens par agriculteur à temps plein s'élevaient en 2002 à 17.000 $ en UE, 22.000 $ aux USA. Le pouvoir fédéral appuie fortement les grandes firmes dans leurs recherches technologiques et commerciales.

Ce type agro-industriel d'agriculture se trouve aussi au Canada, en Nouvelle Zélande et Australie.

B - Les systèmes alimentaires européens

Le système européen englobe des agricultures très différentes, marquées par la géographie et l'histoire, modelées par une même PAC qui évolue fortement au gré des élargissements successifs (6, 9, 12, 15, puis 27). La PAC a été bâtie sur le modèle d'exploitations familiales moyennes modernes, encadrées par des industries d'amont et d'aval de type coopératif ou capitaliste ; elles ont pu se développer progressivement à l'abri de la préférence communautaire et de prix de vente garantis pour des quantités illimitées. Cette PAC a rapidement dépassé ses objectifs de couverture alimentaire, dû consentir des réformes pour rendre supportables les coûts de stockage et d'exportation de ses excédents. Ce socle d'unités moyennes a dû compter avec les fermes plus petites des pays du Sud (Grèce, Espagne, Portugal) et les unités plus importantes des pays du Nord (Angleterre, Danemark, Suède, Finlande).

Ce dualisme agraire s'est amplifié avec l'arrivée des pays de l'Est, devant passer de la colonisation soviétique à l'intégration internationale, d'une économie planifiée engourdie à une économie libérale souvent brutale. De là, de grandes entreprises agro-industrielles conduites par des oligarques qui ont pris le relais des domaines de jadis, des unités collectivistes, à côté d'une multitude de petites fermes d'autosubsistance s'ouvrant lentement à la modernisation. Mais cette transition se fait de manière variable selon les Etats et leur intégration ancienne ou récente à l'UE.

En 2008 (13) , l'UE approche les 500 M. d'habitants, compte 13,7 M. d'exploitations agricoles qui emploient 11,821 M. UTA (unité de travail agricole = temps complet), auxquelles s'ajoutent 5 M. d'emplois dans les IAA, soit 8,1 % de l'emploi total, en des proportions très variables selon les pays (de 4,1% en Belgique à 33,7 % en Roumanie ; France 5,5 %). A l'inverse, les IAA contribuent plus que l'agriculture à la recherche de l'UE : 2.186 M. d'euros au lieu de 1.873 M. de valeur ajoutée. L'UE est la première puissance agricole et alimentaire au monde devant les USA ; mais elle reste déficitaire : ses exportations s'élèvent à 566 milliards de dollars, dont 128 milliards hors UE, ses importations à 612 milliards.

La PAC s'emploie à rapprocher des groupes de pays qui ont connu des évolutions très différentes et sont marqués par des écarts qui demeurent considérables.

Le groupe des 15 de la zone euro, qui ont progressivement adhéré à l'UE avant 1995, a fortement réduit le nombre de ses actifs agricoles (6 M.), de ses exploitations (5,662 M.), augmenté leurs surfaces et surtout la dimension économique de leurs diverses productions plus spécialisées et intégrées au marché. En émergent quelques pays du Nord à fort investissement financier et à valeur ajoutée élevée par actif.

Le groupe des 12 comprend les nouveaux membres venant du bloc soviétique + Chypre et Malte : ils comptent beaucoup plus d'emplois agricoles (7 M.), d'exploitations (8 M.), moins d'emplois agroalimentaires (1,4 M.) : des domaines récents ou plus anciens coexistent à côté de multiples unités de subsistance, pour le maintien d'une main d'½uvre nombreuse et pauvre.

A l'exception des domaines agraires, l'agriculture européenne reste à forte dominante familiale dans ses objectifs comme dans son fonctionnement : la famille fournit 89 % de la force de travail dans l'UE à 27, 80 % dans l'UE à 12. Ce système s'est fondé sur l'étroite imbrication entre le ménage, l'exploitation, le revenu agricole, le patrimoine à transmettre ; ces éléments tendent à se distendre : pluriactivité des revenus du ménage agricole, installation sous forme sociétaire (41 % en France), ouverture à d'autres fonctions, en s'orientant vers le modèle industriel. Les écarts de résultats et de possibilités se situent moins entre les productions qu'entre les pays : la valeur ajoutée par actif dans les grandes cultures varie de 75.409 euros au Danemark à 3.295 euros en Roumanie, soit un rapport de 1 à 23 ; elle est de 48.229 euros pour la France, de 22.783 euros en moyenne européenne. Cela situe assez l'effort à fournir pour parvenir à plus d'équité.
Faut-il vouloir construire un système unique en Europe ?

42 - Les systèmes agroalimentaires des pays émergents

A - Les géants asiatiques : la Chine et l'Inde

• La Chine : le dragon déchaîné


Dans cet immense pays qui se modernise à marche forcée avec une croissance de + 10 %, les campagnes paraissent oubliées à mesure que s'éloigne la hantise des grandes famines. Sur 120 à 130 M. d'hectares cultivables (144 en Inde), 800 M. de paysans ont à nourrir 1.370 M. de Chinois : des terres cultivées comme des jardins (0,12 ha par paysan) avec des rendements élevés, la moitié des terres irriguées avec plusieurs récoltes, des élevages minutieux de porcs, volailles, poissons ; rien n'est perdu.

Mais la priorité de la Chine est à l'urbanisation et à l'industrialisation que paient les paysans par des prélèvements de main d'½uvre (500 M. de paysans auront quitté leurs terres avant 2020), les impôts et les taxes. Comment retrouver un équilibre socio-économique entre les zones miséreuses, abandonnées de l'intérieur et les zones littorales où se concentrent les populations et les investissements ? Un équilibre entre moderniser cette agriculture pour assurer la souveraineté alimentaire et le recours massif aux importations alimentaires payées par l'explosion des exportations industrielles ?

• L'Inde : l'éléphant qui s'ébranle

L'autre géant asiatique, appelé à dépasser la population chinoise vers 2050, à devenir un immense marché de 1.500 M. de consommateurs, connaît une croissance sans doute plus durable. Avec 58 % des actifs, l'agriculture et l'autosuffisance alimentaire demeurent prioritaires. La " révolution verte " des années 1970 a endigué les famines, mais révèle maintenant ses baisses de rendement et ses nuisances, appelant une " révolution doublement verte ". L'Inde a triplé sa production agricole sans augmenter ses surfaces, est devenue exportatrice de céréales, premier producteur mondial de lait et de protéagineux, moins engagée que la Chine dans la transition alimentaire vers la viande. Cette progression d'ensemble est confrontée à de grandes différences régionales, au poids des traditions (castes), au maintien de grandes pauvretés et inégalités, à la carence des filières alimentaires et surtout des infrastructures.

B - L'Amérique latine, réserve alimentaire mondiale

L'Amérique latine, qui dispose d'immenses réserves de productivité et de terres exploitables, est le continent de tous les contrastes physiques, économiques, sociaux entre régions, structures d'exploitation et modes de production : des latifundios étendus qui s'intensifient et s'élargissent en se reliant aux complexes agro-industriels de la mondialisation ; des minifundios de cultures vivrières et des paysans sans terre ; de vastes fronts pionniers en Amazonie. De là, des tensions sociales permanentes que n'apaisent pas de timides réponses agraires.

Les pays du MERCOSUR (267 M. d'habitants) percent sur le marché mondial, aspirent à devenir " la ferme du monde " par la fourniture d'aliments du bétail, de viande et aussi d'éthanol. Le Brésil arrive au 7è rang de la production agricole mondiale, l'Argentine 13è, le Chili 52è, l'Uruguay 72è, le Paraguay 80è, la Bolivie 91è. Des liens s'établissent entre le Brésil, le MERCOSUR et l'UE. Les pays andins connaissent les mêmes contrastes et problèmes. Certains ont connu d'importantes réformes agraires (Pérou dans les années 1970), la formation de communautés et de coopératives paysannes, avant de s'ouvrir à la libéralisation des capitaux et aux opportunités des exportations. Agriculture vivrière, agriculture pour les villes, agriculture pour l'exportation coexistent en de multiples combinaisons.

Face à la demande alimentaire mondiale de demain, " l'Europe et l'Amérique du Nord, déjà très productives, n'ont guère de marge de progression, sauf en Europe centrale et orientale ; la situation de l'Afrique ne permet guère d'espérer de progrès à court et moyen terme ; l'Asie a des possibilités mais plus encore de demandes car elle sera le grand marché demandeur. Il ne reste donc que l'Amérique du Sud, le seul continent où des terres agricoles soient disponibles en grande quantité et à court terme " (14) .

C - Les pays en transition de régime

L'effondrement du système soviétique et de son collectivisme agraire a entraîné une difficile recomposition du système alimentaire en Russie, dans les pays de la CEI qui n'ont pas rejoint l'UE. En Russie, d'un côté des micro-exploitations sur lopin de terre sont passées de 3,9 M. à 18,5 M. d'hectares, produisant plus de la moitié de la production agricole sur 10 % de la SAU ; de l'autre, de grandes exploitations prises en main par d'anciens dirigeants du système contrôlent 72 % des surfaces mais n'assurent que 40 % de la production. En Ukraine, 6 à 7 M. de ménages survivent sur des lopins de terre, 43.000 exploitations moyennes peinent à s'équiper, à côté de 20.000 unités venant des kolkhozes, dont de très grandes entreprises capitalistes. La Russie concentre ses efforts sur des unités, des bassins spécialisés à proximité des grandes agglomérations ; elle s'appuie sur les exportations de ses hydrocarbures pour financer les importations alimentaires et nourrir le pays, plutôt que de soutenir son agriculture.

43 - Les systèmes agroalimentaires des pays pauvres

Quelques traits communs caractérisent les systèmes agroalimentaires de ces pays encore non développés ni non émergents ; ils sont la majorité :

• Une agriculture qui occupe plus de la moitié de la population active, ne parvient pas à se nourrir elle-même (600 M. de paysans connaissent la faim) ni à couvrir les besoins d'une population qui continue de croître et qui s'urbanise rapidement en changeant ses modes de vie
• Une masse de petits exploitants et de ruraux qui exercent une forte pression foncière et pratiquent avant tout une agriculture manuelle à faibles rendements, à faible valorisation
• Une dualité qui s'accentue : de grandes unités intensives pour l'exportation, à côté d'une multitude de petites fermes mal équipées, sans ressource et sans aide publique
• Des réformes anciennes ou récentes (révolution verte, réformes agraires) ont permis d'endiguer les famines, à certains pays d'amorcer leur décollage. Depuis les années 1980, les politiques libérales de la mondialisation ont amélioré les rendements, les conditions de stockage et réduit les coûts de production ; elles ont poussé les pays pauvres à valoriser leurs atouts, leurs avantages comparatifs au profit des produits exportés, en délaissant les cultures de subsistance écrasées par les produits importés à moindres coûts. Une petite partie de la paysannerie trouve des débouchés dans le ravitaillement des villes quand les revenus urbains le permettent.

L'Afrique subsaharienne

Elle apparaît comme le continent de la misère et de la faim, qui concentre tous les handicaps : des sols et des climats difficiles, une forte croissance démographique et urbaine, des structures sociales désorientées, des Etats fragiles et dépendants, d'incessants conflits internes. Depuis 1960, la production agricole a augmenté de + 2 % par an quand la population augmentait de + 3 % ; la production de céréales par habitant a diminué de - 20 %. Pourtant les analyses, les programmes d'aides n'ont pas manqué, mais ont souvent plus imposé des modèles occidentaux inadaptés que mis en valeur les ressources et les valeurs des populations concernées. Pourtant, ne manquent pas les initiatives de co-développement, les accords de partenariat qui stimulent les projets voulus par la population, dans un climat social et politique apaisé, dans une visée de développement global fondé sur la formation et la participation.

D'autres pays, comme ceux du Proche et du Moyen Orient, connaissent des situations intermédiaires. Certains peuvent compenser les carences d'une agriculture difficile par l'importation massive de denrées alimentaires payées par leurs gisements pétroliers, mais pour combien de temps ? D'autres voient leur développement entravé par des structures d'une autre époque, par des conflits internes arrivés par la lutte des pays riches pour le contrôle de biens essentiels devenant rares (pétrole, eau).

Un regard financier peut voir la planète à nourrir comme un immense marché à unifier, à rationaliser ; une approche plus globale et plus proche des réalités découvre une grande diversité de systèmes alimentaires à promouvoir dans leurs complémentarités, afin d'assurer à tous les peuples de la Terre la sécurité et la maîtrise de leur nourriture, conditions essentielles de toute paix et de tout développement durable et solidaire.

Chapitre V - LES ECHANGES ET LES POLITIQUES ALIMENTAIRES (15)

Les échanges de produits agricoles et alimentaires ont toujours occupé une place importante dans le commerce mondial, une fonction stratégique dans les relations internationales : la sécurité et la souveraineté alimentaires sont des priorités qu'aucun Etat responsable ne peut délaisser. Ces échanges n'ont cessé de s'élargir et de s'intensifier. De 1960 à 2004, ces échanges alimentaires mondiaux sont passés de 30 à plus de 600 milliards de dollars, tout en baissant de 30 % à 9 % dans l'ensemble du commerce mondial. La part des produits transformés a progressé de 40 % à 60 % de ces échanges ; le commerce de blé est dépassé par celui des fruits et légumes, des protéagineux, des viandes, à mesure que se développe la transition alimentaire.

51 - Les grands flux commerciaux

La part exportée ne représente qu'une faible partie de la production, dont l'essentiel est consommé, échangé dans le cadre de l'autoconsommation, des échanges informels de proximité, à l'intérieur des frontières nationales, l'exportation variant de 10 à 30 % selon les produits. Une part variable de ces échanges s'opère à l'intérieur des ensembles régionaux, zones de libre échange : cette intégration régionale est forte en UE à 27, seul véritable marché commun, à un degré moindre dans les autres continents. Les marchés mondiaux ne concernent qu'une faible part de la production mais ils déterminent les prix de référence et l'essentiel des politiques agricoles.

Le commerce agricole mondial (16)
en milliards de dollars - 2004
    Intra-régional   Importations   Exportations 
 Europe   297,4  85,8  78,8  
 Amérique du Nord   59,7   54,2   69,8 
 Amérique du Sud   64,0   12,2   69,2 
 Asie   84,0   89,4   56,5 
 Afrique   5,2  25,2   20,2 
 CEI   7,9   14,3   14,0 
 Moyen Orient   3,5   23,7   3,7 


• L'Europe à 27 réalise plus du tiers du commerce alimentaire mondial, dont les 2/3 entre pays membres : l'UE exporte surtout des produits transformés à forte valeur ajoutée vers les divers continents ; elle importe d'Amérique, d'Afrique dont elle est le principal client, d'Asie, avec un solde importation/exportation négatif.
• L'Amérique du Nord, l'Amérique Centrale et du Sud ont un solde positif, échangent surtout des produits agricoles avec l'Europe et l'Asie.
• Les autres continents sont nettement importateurs pour nourrir leurs populations nombreuses ; les pays émergents augmentent leur poids dans les transactions et les négociations internationales.
Les 3/4 des échanges se réalisent entre pays riches, qui sont les références pour les pays en développement.

52 - L'évolution des prix agricoles

Le commerce des produits agricoles obéit mal aux lois classiques de l'offre et de la demande ; il subit " la détérioration des termes de l'échange, l'effet de King " : sur un marché en équilibre, une faible variation de l'offre entraîne une forte variation des prix du marché ; un léger excédent de l'offre agricole et c'est la chute des prix consentis, un léger déficit leur flambée. De là, une tendance générale à la baisse des prix agricoles, les cours mondiaux étant de 20 à 30 % inférieurs aux coûts de production.

Les pays développés, pour qui les exportations agricoles ont une place réduite, ont les moyens d'amortir ces fluctuations et d'assurer un revenu stable à leurs agriculteurs ; les pays en développement, où les exportations occupent une place importante, n'ont pas les moyens de contenir ces fluctuations et d'assurer une progression régulière de leur agriculture.

Jusqu'à quel point peut-on appliquer au système alimentaire les règles habituelles du marché ? La nourriture n'est pas une marchandise comme les autres.

53 - L'intervention des pouvoirs publics

La sécurité alimentaire a toujours été et demeure un objectif vital pour tout Etat responsable, le contrôle de l'accès à la terre et à l'eau, des échanges de denrées un moyen puissant d'asseoir un pouvoir politique. Pour se limiter à la période récente, les pays en développement accédant à l'indépendance politique ont pratiqué des combinaisons variées entre l'appui à leurs agricultures locales et l'ouverture aux apports internationaux. Certains Etats ont entrepris des programmes de modernisation agricole et rurale : révolution verte, irrigation, équipements, politiques de crédit adapté ; d'autres ont appuyé des mouvements populaires : organisation coopérative, animation rurale et éducation populaire, formes de développement communautaire (ex. Tanzanie) et populaire (Amérique latine) dont les débuts prometteurs ont souvent été contrariés par les fluctuations des marchés et l'avènement de régimes nationalistes centralisateurs. Plus souvent, les Etats ont accordé la priorité aux grands projets industriels et urbains copiés de l'Occident, aux cultures d'exportation, en sacrifiant les paysanneries vivrières ; ils ont profité de l'argent facile des pétrodollars pour emprunter et s'endetter lourdement.

Dans les années 1980, la libéralisation totale des marchés s'impose comme le dogme à respecter pour promouvoir le développement. Aux pays emprunteurs, le FMI et la Banque Mondiale imposent leurs plans d'ajustement structurel : réduction des dépenses publiques notamment agricoles, ouverture des marchés aux importations de produits à bas prix, démantèlement des outils de régulation. La forte baisse des revenus agricoles écrasés par la concurrence internationale n'est plus compensée par les aides publiques : la part de l'agriculture dans les budgets nationaux baisse en moyenne de 20 % à 4 %, dans les aides publiques au développement de 18 % à 3,5 %, sauf en Asie.

Depuis le début de ce siècle, l'enjeu alimentaire revient sur le devant de la scène : la priorité accordée par l'ONU à la réduction de la faim et de la misère, les émeutes de la faim en 2007-2008 et les peurs qu'elles suscitent ont conduit les Etats africains à consacrer 10 % de leur budget à l'agriculture et au développement rural, les pays du Nord à affecter 17 % de leurs aides à l'agriculture ; la Banque Mondiale augmente de 50 % son budget agricole 2010-2012 ; la FAO demande aux fonds internationaux de privilégier les projets agricoles et ruraux ; l'agriculture familiale paysanne retrouve de l'intérêt. Mais la terre devient aussi une valeur refuge pour les spéculateurs, la colonisation des terres un moyen pour les puissances publiques et financières d'assurer leur approvisionnement alimentaire (40 M. d'hectares achetés ou loués).

54 - L'agriculture et l'alimentation dans les négociations mondiales :

le GATT et l'OMC


• 1947. Création du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) : tribune de discussion et de négociation pour établir les règles d'un " commerce loyal " entre nations, assurer la sécurité et la prospérité universelle par la libéralisation progressive des échanges commerciaux. 23 membres fondateurs, 150 actuellement dont la Chine depuis 2001
• De 1947 à 1984, plusieurs " rounds " de négociation abordent de nombreux domaines, à l'exception du monde des services, des textiles et des échanges agricoles
• 1986. l'Uruguay Round aborde les questions agricoles, se heurte aux conflits d'intérêts entre les USA, l'UE et les pays exportateurs (groupe de Cairns)
• 1995. A Marrakech, le GATT laisse place à l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) : Institution permanente chargée de fixer et de faire appliquer les règles du commerce international, de faire disparaître les entraves à la libéralisation des échanges, de régler les différends commerciaux (organe de règlement des différends, groupe d'experts) et de sanctionner directement les manquements. 135 pays se fixent pour la période 1995-2001 de baisser les soutiens internes qui faussent les échanges, de réduire les droits de douane et d'ouvrir les marchés nationaux aux produits agricoles. Les aides publiques sont classées en différentes " boîtes " selon leur influence sur les échanges
• 2003. Echec de la conférence de Cancun devant la faiblesse des résultats atteints et l'incapacité des grands blocs à trouver des compromis. Cependant les négociations du cycle de Doha se poursuivent : réduction des subventions aux producteurs et exportateurs, ouverture des marchés du Nord aux importations agricoles du Sud, soutiens directs aux agriculteurs découplés des volumes de production.
• Depuis 2007, l'OMC poursuit ses négociations dans un climat mondial perturbé : ébranlement par la crise des croyances libérales, prise en compte de l'environnement, montée en puissance des pays émergents, peurs des famines alimentaires et réévaluation des agricultures familiales. Devant l'impossible accord mondial, place aux accords bilatéraux et à l'impatience des pays en développement ; mais pour combien de temps ?

Dans ces débats mondiaux, des blocs d'alliance s'affrontent, se décomposent et se recomposent selon leurs intérêts et leurs conceptions.

• Les groupes des pays du Nord, qui représentent 60 % des exportations agricoles : l'UE à 27 qui lutte pour le maintien du modèle européen, la qualité et la sécurité des produits, la diversité des fonctions de l'agriculture, le respect de l'environnement et des normes sociales. Elle est en partie rejointe par les USA qui se battent pour la conquête de marchés extérieurs tout en accordant des aides élevées à leurs producteurs.
• A l'opposé, le groupe de Cairns qui regroupe 18 pays exportateurs (1/3 des exportations agricoles) d'Amérique, d'Océanie et d'Asie qui exigent la libéralisation totale des échanges, la suppression des aides et des barrières douanières.
• Depuis Cancun, le G20 réunit sous la conduite du Brésil des pays membres du groupe de Cairns et la plupart des pays émergents (1/4 des exportations agricoles) : ils réclament la suppression des aides à l'exportation, la baisse des soutiens internes, ont une position plus nuancée sur les droits de douane.
• Enfin, le G90 essaie d'organiser les pays pauvres, les plus vulnérables et les moins influents, pour faire entendre leurs voix et profiter de la libéralisation des échanges.

55 - La PAC et ses réformes

La PAC (Politique Agricole Commune) constitue une expérience unique par l'intégration des politiques nationales agricoles et leur capacité d'adaptation.

• 1957. Naissance de la CEE à six membres et création de la PAC : garantir la sécurité alimentaire à des prix raisonnables pour l'ensemble des consommateurs européens et des niveaux de vie équitables pour les agriculteurs, par un accroissement de la productivité, une stabilité des marchés, moyennant des prix élevés garantis sans limite de quantité. La PAC repose sur trois principes : l'unicité du marché européen sans frontière, avec des règles et des prix communs, la solidarité financière et la préférence communautaire entre les Etats membres protégés par des prélèvements (droits de douane) sur les importations et des restitutions favorisant les exportations.

• A l'abri du marché mondial, la PAC est rapidement victime de ses réussites, consomme la majorité du budget communautaire (jusqu'à 70 %) pour absorber, stocker les excédents, les écouler sur les marchés mondiaux, en concurrence avec les USA et les autres pays exportateurs. A partir de 1973, la CEE s'élargit à 9, 12 puis 15 pays du nord et du sud de l'Europe aux structures et aux pratiques agricoles différentes. En 1992, le Traité de Maastricht transforme la CEE en Union Européenne (365 M. d'habitants). A partir de 2004, cette UE doit s'élargir aux 10 pays de l'Europe de l'Est, permettre leur intégration, leur passage d'une économie étatisée à une économie libérale.

La PAC doit se réformer pour réduire sa surproduction coûteuse, s'adapter aux négociations de l'OMC, s'ouvrir aux nouveaux partenaires, aux exigences environnementales et sociales. En 1984, l'instauration des quotas laitiers ; en 1992, la réforme Mac Sharry réduit les prix garantis pour les rapprocher des cours mondiaux, instaure la mise en jachère, amorce des aides directes de compensation et les premières mesures d'environnement et de développement rural (le 2è pilier de la PAC).

• En 1993 et surtout en 2003, s'opère le découplage entre les revenus de production fixés par le marché international et des aides directes versées aux agriculteurs, le droit de paiement unique (DPU) établi selon les aides perçues en 2000-2002, moyennant le respect de bonnes pratiques d'élevage et d'environnement . Un deuxième pilier du développement rural apporte des aides pour l'installation, la formation des agriculteurs, des mesures en faveur de la forêt, de l'aménagement rural, des zones défavorisées. Des modalités d'application relèvent des Etats : découplage partiel ou total selon les productions, fixation du DPU et modalités de répartition (régionalisation non retenue par la France), prélèvement pour le 2è pilier, le tout dans un budget agricole établi jusqu'en 2013.

La part de l'agriculture s'est stabilisée entre 55 % et 60 % du budget communautaire : 42,7 % pour le premier pilier agricole et 12,4% pour le 2è pilier rural. Les aides directes fixées en fonction des subventions 2000-2002 pérennisent les inégalités de traitement. En 2006, les exploitations européennes éligibles ont perçu en moyenne 4.500 ¤ par unité : 82 % ont reçu moins de 5.000 ¤, 17,7 % entre 5.000 et 100.000 ¤ et 0,3 % plus de 100.000 ¤ (17).

• Le nouveau contexte mondial (montée prévisible des prix agricoles, du poids des pays émergents, errances des marchés, pressions environnementales et sociales.) questionne l'avenir de la PAC : va-t-on vers " un double système de financement : un système d'assurance garantissant un revenu de base pour la production de biens marchands et un système de rémunération des services rendus à la société par les agriculteurs " ? (id p. 92) ?

La pression de l'OMC et la libéralisation des échanges alimentaires vont-elles entraîner un démantèlement de la PAC et une relative renationalisation des politiques agricoles ? Ou l'UE aura-t-elle assez de volonté et de cohésion pour maintenir une certaine préférence communautaire ouverte à des conventions privilégiées avec les pays du Sud, servant ainsi de référence pour une régulation intercontinentale durable ?

CONCLUSION

Un cheminement à poursuivre


Ce cahier de BRES est un bref survol des défis agricoles et alimentaires de notre monde en 2010 ; il n'a pas la prétention d'apporter de grandes explications ni des réponses précises aux questions qui nous tenaillent. C'est un document de cadrage pouvant permettre à chacun de situer ses connaissances, ses expériences, ses questions. De là, l'invitation à creuser ces apports, à poursuivre ces échanges.

- Dans cet assemblage de données, quels sont les éléments qui nous ont le plus marqués, ceux que l'on souhaite approfondir ?

- Entre tous ces éléments, des convergences affleurent qui indiquent des orientations : comment discerner celles qui paraissent inévitables et auxquelles se préparer, celles que l'on peut infléchir en les anticipant, celles qui appellent l'audace créatrice de l'homme ?

- En quoi ces références mondiales éclairent-elles les changements, les interventions de nos options et de nos pratiques régionales ?

- Entre le niveau mondial et le plan local, comment repérer ce qui paraît souhaitable, ce qui semble possible à moyen terme, ce qui est prioritaire ?

Ce cahier de BRES ouvre une série de contributions pour nourrir la réflexion et susciter le partage. A l'automne 2010, un second document présentera pareillement les perspectives, les propositions des responsables et des experts, en les confrontant aux interrogations et aux initiatives des acteurs de terrain. Une journée d'étude posera quelques jalons pour un chemin à élargir, à approfondir en différents réseaux. Une conviction nous anime : les orientations et les méthodes d'approches initiées par L.J. Lebret, renouvelées en divers points du monde, sont d'une grande actualité et efficacité. Puisse la force des héritiers nourrir l'audace des bâtisseurs.

Paul HOUEE - Mars 2010

 
(1) Ce texte s'inspire principalement de BRUNEL (S.) Nourrir le monde. Vaincre la faim Larousse 2009, 286 p.

(2) Ce texte s'inspire principalement de :
. CHARVET (J.P.) Nourrir les hommes Paris Sedes 2008, 318 p.
. GRIFFON (M.) Nourrir la planète Paris O. Jacob 2006
. PARMENTIER (B.) Nourrir l'humanité Paris La Découverte 2007, 275 p.
. RAINELLI (P.) L'agriculture de demain Le Félin 2007, 157 p.

(3) Alternatives Economiques - hors série n° 82, 4è trimestre 2009

(4) BRUNEL (S.) Nourrir le monde O.C. p . 28

(5) FISCHLER (C.) L'homnivore Paris O. Jacob 2001

(6) RAINELLI (P.) O.C. p. 23-28

(7) CARRE (F.) in CHARVET O.C. p. 259-294

(8) BRUNEL (S.) O.C. p. 146

(9) GRIFFON (M.) O.C.

(10) CHARVET (J .P.) O.C. p. 65

(11) CHARVET (J.P.) O.C. p. 7-9
CHARVET (J.P.) L'agriculture mondialisée O.C. p. 46

(12) CHARVET(J.P.) O.C.
GRIFFON (M.) O.C.
RAINELLI (P.) O.C.
DUFUMIER(M.) Agricultures et paysanneries des Tiers Monde Karthola 2004, 598 p.
(analyse approfondie de l'évolution des systèmes agraires dans les pays du Tiers Monde)

(13) Cette présentation s'inspire de " L'agriculture européenne à l'heure des mutations "
Chambres d'Agriculture - Dossier n° 3 n° 989, janv. 2010

(14) CHARVET (J.P.) O.C. p. 229

(15) CHARVET (J.P.) O.C.
RAINELLI (P.) O.C.

(16) D'après CHARVET (J.P.) L'agriculture mondialisée Doc. Française n° 8059 Sept. 2007, p. 38-39
(manquent les pays exportateurs d'Océanie)

(17) CHARVET (J.P.) O.C. p. 81